On n'a plus la même libido : comment en parler à l'autre ?
Vingt trois heures passées. La série est finie depuis dix minutes et personne n'a bougé du canapé. L'un des deux attend un signe, une main posée sur la cuisse, une phrase un peu plus douce que les autres. L'autre compte les minutes en espérant que la fatigue tranche à sa place. Alors l’un finit par dire qu'il est tard, et la soirée se termine comme les précédentes, chacun de son côté du lit, avec cette sensation que quelque chose d'important vient encore de ne pas être dit. Et demain matin, personne n'en parlera non plus.
Avoir envie de la même chose au même moment, c'est illusoire
On n'a plus la même envie, ni au même rythme, ni aux mêmes moments. La passion des débuts s'essouffle et ce n'est pas un accident de parcours, ni la preuve que vous aimez moins votre partenaire. Au commencement, le désir se nourrit de la nouveauté et de ce qui n'est pas encore acquis. Une fois la vie commune installée, cette matière première se raréfie.
Imaginez que vous exigiez d'avoir faim en même temps que votre partenaire, de la même chose, dans les mêmes quantités, pendant quinze ans. L'idée paraît absurde. Elle l'est tout autant appliquée au désir.
Esther Perel* le dit à sa façon : le désir a besoin d'espace, de distance pour se déployer. Or la vie à deux fabrique de la proximité, de la logistique et de la prévisibilité. Tout ce qui nourrit l'intimité ne nourrit pas forcément l'érotisme. La différence de libido n'est pas une anomalie, c'est la situation la plus fréquente des couples installés.
« Je n'ai plus envie de faire l'amour avec mon mari » : pourquoi c'est si difficile à dire
Parce que le sujet touche à ce qu'il y a de plus intime et de plus personnel. Parce qu'entendre son partenaire dire « j'ai moins de désir en ce moment » est presque impossible à ne pas traduire par « je n'ai plus envie de toi ». Et parce que ça peut être vrai, au moins en partie. Faire la part des choses, dissocier le désir de l'autre de sa propre valeur, voilà un exercice que très peu de personnes réussissent à froid.
Alors on choisit la solution la plus simple. Ne rien dire. Faire semblant. Temporiser. Trouver une excuse crédible. Lâcher l'affaire. Se résigner.
Ce sont pourtant ces faux semblants qui sabotent la relation, insidieusement, comme autant de petits grains de sable dans un engrenage. Pris isolément, aucun ne pèse. Ensemble, ils finissent par tout bloquer. Et une fois le mécanisme grippé, le remettre en marche demande bien plus d'énergie qu'une conversation gênante un soir de semaine.
Certaines personnes découvrent, après dix ans de vie commune, que leur partenaire n’a jamais joui ou le fait par obligation. Ce n'est pas un mensonge : c'est une conversation qui n'a jamais eu lieu. Beaucoup de couples n'ont tout simplement jamais appris à parler de ce qui les touche vraiment, et les repères qui aident à communiquer sans se blesser valent aussi pour la chambre.
« Ma femme n'a plus envie » : le partenaire qui désire le moins n'est pas le problème
Dans les faits, le rythme d'un couple se cale souvent sur celui des deux qui a le moins de désir. La position est très inconfortable : sans l'avoir choisi, cette personne devient le régulateur, celle qui dit oui ou non, celle qu'on observe, celle qu'on finit par désigner comme « le problème ». Elle se sent défectueuse, coupable, sous pression, parfois anormale.
En face, l'autre se dit qu'il a plus envie que sa partenaire, ou qu'elle a plus envie que son compagnon, et se sent rejeté(e), indésirable, réduit(e) à quémander ce qui devrait aller de soi. Les deux souffrent, et les deux vécus sont légitimes en même temps.
S'installe alors un cercle très reconnaissable : plus l'un demande, plus l'autre se retire, et plus la demande elle même devient anti érotique. La main posée dans le dos n'est plus une caresse, c'est un test. Le baiser du matin devient une question à laquelle il faut répondre. Beaucoup de couples finissent par ne plus se toucher du tout, non par indifférence, mais pour éviter le malentendu.
Explorer ce qui a changé, et surtout ce qui freine
Une baisse de libido a rarement une cause unique. La bonne question n'est pas « qu'est ce qui ne va pas chez moi » mais « qu'est ce qui a changé depuis ». La naissance d'un enfant, un stress professionnel qui dure, des difficultés financières, un traitement médicamenteux, une contraception, des nuits trop courtes, des douleurs pendant les rapports. Les causes d'une baisse de désir en couple sont multiples et méritent d'être passées en revue une à une.
Il existe une autre piste, moins spontanée et souvent plus fertile. On cherche presque toujours l'accélérateur, ce qui pourrait donner davantage envie, alors que le sujet se loge du côté des freins. La charge mentale qui ne s'éteint jamais, une rancune non dite qui traîne depuis trois mois, le regard porté sur son propre corps, la chambre en désordre, la porte sans verrou, l'enfant qui dort de l'autre côté de la cloison. Lever un frein produit souvent plus d'effet que chercher à fabriquer du désir.
Désir spontané ou désir réactif : apprendre à se connaître
Certaines personnes ressentent l'envie sans stimulus particulier : elle arrive seule, au milieu de la journée, sans raison identifiable. D'autres, très nombreuses, fonctionnent autrement. L'envie ne précède pas, elle vient pendant**. Après les premières caresses, dans un climat de confiance, une fois que le corps s'est mis en route.
Cette différence change tout. Si vous relevez plutôt du second cas et que vous attendez d'avoir envie pour commencer, vous risquez de ne jamais commencer. Accepter d'ouvrir la porte, d'être disponible, de voir ce qui vient, ce n'est pas se forcer. La nuance se situe exactement là : se rendre disponible n'est pas se contraindre, et un oui de complaisance n'a jamais rallumé quoi que ce soit.
Il y a aussi votre style d'initiation, propre à chacun. Certaines personnes ont besoin d'avoir été séduites tout au long de la journée pour avoir envie le soir : un message, un regard, une attention sans arrière pensée. D'autres ont besoin de l'inverse, d'une journée à elles, sans sollicitation. Savoir répondre à la question « De quoi ai-je besoin pour avoir envie de toi ? » fait plus avancer les choses que dix discussions sur la fréquence.
Car le désir est aussi une affaire personnelle. On attend souvent de l'autre qu'il nous donne envie et qu'il nous satisfasse : position confortable, et sans issue. Être souverain(e) dans sa sexualité, c'est prendre en charge ce qui dépend de soi. Si je sais que j'ai besoin d'un environnement propice, je range les vêtements qui traînent sur la chaise et j'allume une bougie. Personne ne le fera à ma place, et surtout pas quelqu'un qui ignore que j'en ai besoin.
Sortir du tout ou rien
Dans beaucoup de couples, il n'existe que deux options : soit on fait l'amour, soit on ne se touche pas. Cette logique met une pression considérable sur le moindre geste tendre et appauvrit tout le reste.
Il y a pourtant une différence entre l'envie d'un rapport, l'envie d'excitation et le besoin de connexion. Nommer laquelle vous traverse ce soir-là ouvre un espace immense et retire de la pression aux deux. Décliner redevient possible sans que ce soit un rejet. Quelques formulations à piocher, dans un sens comme dans l'autre :
-
« Je n'ai pas envie de faire l'amour ce soir, mais j'ai envie de toi. On se colle l’un à l’autre ? »
-
« Pas maintenant, et ce n'est pas contre toi. Demain matin, j'aurais adoré. »
-
« J'ai envie de toi. Et surtout envie de savoir ce qui te ferait envie, à toi. »
Et si l'écart demeure ?
Tous les couples ne se rejoignent pas au même endroit, et l'objectif n'est pas d'avoir la même libido. Ce serait viser une cible qui n'existe pas. L'objectif est de trouver un arrangement vivant, où chacun sait ce que l'autre traverse.
La frontière entre le compromis et la résignation tient à peu de chose. Dans le compromis, on parle encore, on ajuste, on reste curieux de l'autre. Dans la résignation, on s'est tu. C'est le silence qui abîme la relation, pas la différence de désir.
Reste que cette conversation est difficile à mener seuls, un soir de fatigue, dans la chambre, juste après une déception. Le sujet est trop chargé, trop lié à l'estime de soi, et il suffit d'une phrase maladroite pour que chacun retourne dans sa tranchée pour six mois. C'est ce qu'un accompagnement rend possible : un espace sécurisé où ces mots peuvent enfin être posés, avec un tiers qui ralentit les échanges, traduit ce que l'autre n'entend pas et met en lumière ce que l'on ne peut pas voir seul(e). Consulter pour un manque de désir est loin d'être un constat d'échec. C'est plutôt le signe que les deux tiennent encore assez à la relation pour vouloir y changer quelque chose.
Et après ?
Si vous vous reconnaissez dans cet article, la première chose à faire n'est pas de résoudre le problème. C'est d'oser dire une phrase vraie, une seule, à la personne qui dort à côté de vous. Le désir ne se commande pas. La conversation, si.
*Esther Perel: L’intelligence érotique: Faire vivre le désir dans le couple
**Emily Nagoski: Je jouis comme je suis



